RD Congo - Forces de l'ordre : avec Numbi, Kabila passe à l'attaque

John Numbi

Le mouvement aurait pu passer inaperçu. Ou presque. Pourtant, dans la lutte que mène le régime de Kinshasa pour sa survie politique, qui s'accompagne d'une répression souvent brutale de toute forme de contestation, l'événement est loin d'être anecdotique. Le 17 juillet dernier, le président Joseph Kabila a procédé à de nouvelles nominations à la tête de la police nationale RD congolaise. Des choix hautement stratégiques et soigneusement pesés au trébuchet. Exit donc Charles Bisengimana, qui avait succédé à John Numbi en 2010.

Bisengimana, loyal mais progressivement court-circuité

Cet ancien officier de la Garde civile de Mobutu est remplacé à son poste de commissaire divisionnaire principal de la Police nationale (PNC) par le général Dieudonné Amuli Bahigwa. Issu de la minorité tutsie congolaise, Charles Bisengimana, qui a pris part aux deux rébellions des années 1990 – celle de l'AFDL en 1996 et celle du RCD en 1998 – avant d'être propulsé général après son retour à Kinshasa en 2003, restera dans les mémoires pour avoir conduit dans la capitale la répression des protestations contre la fraude électorale de novembre 2011, qui avait permis à Joseph Kabila de rempiler pour un second mandat présidentiel, ainsi que pour avoir mené, deux jours avant ce scrutin, un massacre d'opposants à Ndjili. Un épisode qui lui avait valu les foudres d'Étienne Tshisekedi qu'il avait ce jour-là « escorté » de force de l'aéroport vers sa résidence afin de l'empêcher de tenir son dernier meeting électoral.

Sans être un proche de Joseph Kabila, le loyal Bisengimana avait su progressivement gagner la confiance du chef de l'État. Toutefois, ces derniers temps, l'intéressé se plaignait d'être régulièrement court-circuité par John Numbi, mais aussi par Kalev Mutond, le chef de l'Agence nationale de renseignements (ANR). Ces deux proches du président congolais ont pris l'habitude de transmettre directement leurs ordres aux officiers de base sans respecter la chaîne hiérarchique, autant à Kinshasa qu'à Goma ou Lubumbashi. En outre, depuis la fin 2016, alors que s'approchait le terme constitutionnel du second et dernier mandat de Joseph Kabila, Bisengimana avait fait part, en privé à de nombreux interlocuteurs, de son désaccord avec la politique de répression « particulièrement zélée » menée par le régime à l'encontre des mouvements d'opposition et des citoyens.

Le général Dieudonné Bahigwa, de l'armée à la police

Son successeur, le général Amuli, est, lui, un ancien de la DSP, la Division spéciale présidentielle, la garde prétorienne de Joseph Mobutu. Ses états de service sont unanimement reconnus. Alors major dans l'armée zaïroise (FAZ), il est mobilisé en 1977 pendant la guerre de 80 jours dans l'ancienne province du Katanga, appelé Shaba à l'époque. Commandant de l'unité de Gbadolite, la ville natale et refuge de Joseph Mobutu, il est le dernier officier des FAZ à défendre l'aéroport international de Ndjili, avant la . Lors de cet épisode tendu, il traverse, avec troupes et munitions, dans des conditions épiques, la ville de Kinshasa, alors infestée de rebelles de l'AFDL, de Ndijili au Beach Ngobila. Dans la foulée, il franchit le fleuve pour se réfugier à Brazzaville. Quand Jean-Pierre Bemba lance sa rébellion en 1998 (le Mouvement de libération du Congo, MLC), il se rapproche de lui au point de devenir un des hommes clés de la branche armée de son mouvement, chargé de la gestion, du contrôle, de la planification et de l'organisation quotidienne. Lors de la réunification du pays en 2003 sous le régime 1+4, il est reversé dans l'armée régulière et nommé chef d'état-major force navale. À partir de mars 2010, il commande l'opération Amani Leo et plusieurs opérations de traques de rebelles sévissant dans l'est de la RDC. Lui et ses hommes neutralisent, à cette occasion, le seigneur de guerre Cobra Matata. Depuis 2014, il occupait la fonction de chef d'état-major général adjoint chargé des opérations et du renseignement au sein des Forces armées de la RD-Congo (FARDC). « C'est un grand patriote, doté d'une solide expérience. Un officier méritant, reconnu pour ses compétences et apprécié de ses hommes. Qui plus est, ce militaire de formation est un légaliste qui a un sens de l'éthique peu commun à ce niveau-là de la hiérarchie militaire », souligne une source sécuritaire en RDC. Un tel professionnel acceptera-t-il de se compromettre dans la politique de répression menée par Kinshasa et vigoureusement dénoncée par l'opposition, les mouvements citoyens, les organisations de défense des droits de l'homme et de nombreuses chancelleries ? « Nous serons dans la continuité », a déclaré l'intéressé lors de la cérémonie de passation des pouvoirs à Kinshasa le 18 juillet dernier. Propos de circonstances ou expression d'une réelle volonté ? L'avenir le dira. En attendant, le nouveau chef de la police sera secondé par le général katangais Patience Mushid Yav, qui remplace à la tête de la police administrative un autre Katangais, le général Raus Chalwé.

Célestin Kanyama, « esprit de mort », également mis sur la touche

Ce grand remaniement à la tête de la police nationale n'épargne pas non plus les provinces. Ainsi, le général Célestin Kanyama, qui dirigeait la police de Kinshasa en qualité de commissaire provincial, en fait lui aussi les frais. Il est remplacé par le général Sylvano Kasongo Kitenge, jusque-là commandant de l'Unité de protection des institutions et des hautes personnalités. Quant à Kanyama, il prend la tête de la Direction générale des écoles et formation, réputée être une… coquille vide. Pour celui qui est surnommé dans la capitale « esprit de mort », cette nomination s'apparente donc davantage à une rétrogradation, une mise sur la touche. Il faut dire que, depuis qu'il est sous le coup de sanctions américaines et européennes, notamment pour son rôle dans la répression meurtrière lors des manifestations de l'opposition en janvier 2015 (qui ont fait près de 50 morts), Kanyama était perçu comme « trop timoré » par les faucons du régime. « À l'heure où Kinshasa a besoin de fermeté pour faire face à la contestation politique, il fallait le remplacer », justifie l'un d'entre eux. D'où sa mise « en garage », selon l'expression kinoise.

Le retour en grâce de John Numbi

De prime abord, on pourrait penser que cette valse des postes à la tête de la police nationale a pour objet principal le remplacement d'officiers aux mains salles par d'autres aux habits neufs et immaculés en vue de donner des gages à l'opposition mais aussi à la communauté internationale, furieuse de la non-organisation de l'élection présidentielle et de plus en plus prompte à sanctionner les « sécurocrates » du régime. En réalité, ce remaniement doit se comprendre différemment. En effet, les nominations intervenues le 17 juillet dernier ont un point en commun. Elles ont toutes été faites à l'initiative et sur proposition de John Numbi. Le ministre de l'Intérieur, Emmanuel Ramazani Shadary, qui s'est déplacé pour en discuter au domicile de Numbi, n'a fait que les avaliser avant que Joseph Kabila ne signe le décret officiel de nomination. Coïncidence : ces promotions concernent pour la plupart des personnalités originaires du même village et de la même tribu que Numbi. C'est le cas en particulier du commandant en chef de Kinshasa, le général Sylvano Kasongo Kitenge, ainsi que de ses homologues à Goma, le général Séguin Ngoie, et à Lubumbashi, le général Kyungu.

Cette valse des têtes au sommet de la hiérarchie de la police nationale consacre ainsi le retour en grâce de celui qui, officiellement, avait été placardisé depuis les et de son chauffeur Fidèle Bazana pour lesquels cet ex-inspecteur général de la police nationale est soupçonné d'être lourdement impliqué. « John Numbi est sans doute l'un des personnages les plus troubles du régime de Joseph Kabila », en 2013. Né en 1962 dans le Haut-Lomami, au nord Katanga, John Numbi Tambo Banza perce au grand jour au début des années 1990 en devenant le chef de la milice de l'Union des fédéralistes et républicains indépendants (JUFERI), un groupe de jeunes Katangais aux méthodes violentes qui terrorisent les partisans de feu Étienne Tshisekedi, dont beaucoup sont originaires du Kasaï. « Son nom est lié aux pogroms anti-kasaïens - soupçonnés de soutenir l'UDPS - de 1992-1993, qui ont fait plusieurs centaines de morts et un demi-million de déplacés au Katanga », rappelle Clément Boursin, le responsable pour l'Afrique d'ACAT-France (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture). L'homme est également tenu pour responsable de la terrible répression menée par la police congolaise contre le mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo, entre février et mars 2008, dans le Bas-Congo, ainsi que contre les opposants au régime de Joseph Kabila au Katanga. Là-bas, Numbi parrainera et instrumentalisera la tristement célèbre milice « Maï-Maï Bakata-Katanga » (« couper le Katanga » du reste du Congo) du chef de guerre, Gédéon Kyungu.

C'est Laurent-Désiré Kabila, alors nouveau président de la RDC, qui fera de ce diplômé en électronique, qui appartient au même groupe ethnique que lui (les Luba du Katanga, plus couramment appelés les « Lubakat »), un militaire de carrière. Numbi rencontre pour la première fois les Kabila, père et fils, en 1989 dans les maquis de Pweto, près de la frontière zambienne. Plus tard, il pénétrera le premier cercle de Joseph Kabila jusqu'à devenir à la fois « l'homme de confiance du président et l'exécutant des basses œuvres du régime », indique un fin connaisseur de la vie politique kinoise. Entre-temps, à partir des années 2000, Numbi gravira un à un les échelons de la hiérarchie militaire : commandant de la région du Katanga, chef d'état-major de l'armée de l'air et inspecteur général de la police. « Cela faisait longtemps que l'aura de Numbi n'y avait pas été aussi grande », commente un officier de haut rang.

Pour Numbi, la police ET l'armée

Mais la police n'est pas la seule institution à être soumise à l'influence de l'ex-réprouvé. L'armée aussi. Nombreux sont les proches de Numbi à y occuper aujourd'hui des postes clés, en particulier au sein de la Garde prétorienne de Joseph Kabila, composée en partie de miliciens Bana Mura, lesquels sont impliqués dans les massacres en cours dans les Kasaï comme l'a révélé un rapport du Haut Conseil aux droits de l'homme de l'ONU rendu public le 4 août dernier à Genève. Au final, c'est une bonne partie de l'appareil sécuritaire RD congolais qui est désormais sous la main du « sécurocrate préféré de Kabila ». De fait, aujourd'hui, deux pôles coexistent au sein des forces de l'ordre en RDC. « Le premier est contrôlé par le général Gabriel Amisi Kumba, alias Tango Four, qui commande la zone de défense Ouest et celle de Kinshasa et dont les militaires placés sous son commandement interviennent – souvent en tenue de policier – dans la répression des manifestations dans la capitale. Le second pôle, lui, est sous la coupe de John Numbi. C'est sur ces deux hommes principalement que Joseph Kabila assoit aujourd'hui son appareil répressif », explique une source sécuritaire. En mai dernier, le nom de John Numbi figurait sur une liste d'officiers supérieurs de la police de la RDC gratifiés du titre honorifique de « grand officier » de l'ordre des héros nationaux Kabila-Lumumba. Une décision qui provoqua chez les défenseurs des droits de l'homme et dans laquelle beaucoup voyaient déjà un signe annonciateur de son retour en grâce.

Un processus de militarisation de la police est en marche

De fait, ce remaniement à la tête de la police nationale, qui offre à des militaires les plus hauts postes de cette institution civile, aboutit, volontairement ou non, d'une part à une unification du commandement de l'armée et de la police et, d'autre part, à sa militarisation. Mais Joseph Kabila en avait-il le choix ? Les hommes compétents et susceptibles d'appliquer la politique répressive du régime, à l'occasion notamment des manifestations engagées par les mouvements citoyens et l'opposition, qui sont appelées à se répéter dans les mois à venir, se font de plus en plus rares. « Ils craignent d'être rattrapés tôt ou tard par la justice, celle de leur pays ou celle de la CPI », indique un avocat congolais, spécialiste des droits de l'homme. Sans oublier les sanctions individuelles des États-Unis et de l'Union européenne, très pénalisantes sur le plan financier et familial pour les individus concernés et qui s'avèrent au final, en dépit d'un certain scepticisme au départ, particulièrement dissuasives. Deux épées de Damoclès que ne manquent d'ailleurs pas d'agiter les opposants à Joseph Kabila. Les mises en garde de leur part se sont multipliées ces derniers temps à l'endroit des responsables de l'appareil sécuritaire mais aussi judiciaire RD congolais. La preuve que l'argument porte, lors des grandes marches du 31 juillet en RDC organisées à l'initiative du mouvement citoyen La Lucha avec la participation des partis d'opposition, nombreux ont été les membres des forces de l'ordre à s'être « retenus », se contentant d'encadrer les manifestations. D'où, pour Kinshasa, le recours à une personnalité telle que John Numbi. L'homme, en effet, est réputé ne pas retenir ses coups et s'embarrasser de peu de scrupules dans l'exécution des ordres, fussent-ils les plus contestables...

Numbi face à un dilemme

À en croire certains proches du chef de l'État, l'option d'officialiser la nomination de John Numbi à la tête de l'armée serait aujourd'hui sur la table, malgré l'opprobre qu'entraînerait une telle décision tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Pour finir de convaincre John Numbi d'accompagner – à titre officiel ou officieux – le régime dans sa politique sécuritaire répressive, Joseph Kabila use d'un argument majeur : les deux hommes auraient, selon lui, des intérêts alignés. Par conséquent, Numbi, qui est sous le coup d'un et est dans le viseur des organisations de défense des droits de l'homme, ne devrait son salut qu'au maintien en place de Kabila. Autrement dit, si le second tombe, le premier aussi. Pourtant, à en croire ce général des FARDC, qui a côtoyé Numbi, par le passé, « l'homme disposerait pour un temps encore d'une porte de sortie honorable, même si celle-ci est très étroite ». Appliquer la politique répressive du régime de Kinshasa sans rechigner ne contribuerait qu'à aggraver son cas. En revanche, un Numbi à la main adoucie aiderait sans doute, plus tard, à lui trouver quelque circonstance atténuante. John Numbi est donc face à un dilemme, qui s'apparente moins en l'espèce à un cas de conscience qu'à un calcul d'intérêt : poursuivre sur sa lancée et retarder le moment où il se fera rattraper par la patrouille ou s'amender et espérer une certaine mansuétude. S'agissant de Kabila, en revanche, sa décision est prise depuis longtemps : celle d'une fuite en avant. Le chef de l'État RD congolais, qui refuse de quitter le pouvoir en violation de la Constitution et qui a rejeté la sortie négociée proposée par l'opposition le 31 décembre dernier dans le cadre de l'accord de la Saint-Sylvestre, le sait. Compte tenu de la situation politique, économique et sécuritaire déplorable dans laquelle se trouve le pays et du niveau d'impopularité de son régime, il ne pourra se maintenir durablement qu'à la pointe du fusil. Or, si celle-ci n'est plus suffisamment affûtée, la digue fragile qu'il a bâtie pour se maintenir à son poste contre vents et marées aura tôt fait de l'emporter, lui et son régime. C'est là tout l'enjeu du remaniement du 17 juillet dernier…

 

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