«Congo Files»: Le Rôle Trouble de Militaires, par Sonia Rolley

Michael Sharp, Zaida Catalan

C’est une fuite sans précédent. Des milliers de pages de documents confidentiels des Nations unies relatifs à l’assassinat de deux experts mandatés par le Conseil de sécurité. Michael Sharp et Zaida Catalan avaient été chargés d’enquêter sur les violences en République démocratique du Congo. Les « Congo Files » documentent les pistes et options levées par les enquêteurs ainsi que les multiples entraves qu’ils ont rencontrées entre mars 2017 et septembre 2018. Leur exploitation a fait l’objet d’une collaboration entre plusieurs médias internationaux : RFI, Le Monde, Foreign Policy, Süddeutsche Zeitung et la télévision suédoise SVT. Ces documents révèlent notamment le rôle trouble joué par certains officiers de l’armée.

Kananga, capitale du Kasaï Central, province tourmentée de la République démocratique du Congo (RDC). Le 25 mars 2017 à 16h20, l’un des enquêteurs de l’ONU chargé de retrouver les experts disparus quinze jours plus tôt reçoit un SMS. Son auteur, . Rien d’inhabituel là-dedans : l’enseignant du village-paroisse de Bunkonde, ancien chef de milice et proche de l’armée congolaise, s’est imposé comme la principale source d’information des Nations unies sur le tragique destin de l’Américain Michael Sharp et de la Suédo-Chilienne Zaida Catalan, il « serait un témoin oculaire » de leur meurtre, précise-t-on sobrement dans le rapport transmis ce jour-là par l’équipe de recherche.

Cette équipe de deux enquêteurs est déployée depuis neuf jours par la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) pour aider le bureau de Kananga, aux ressources limitées, à trouver des pistes censées guider les casques bleus et les policiers onusiens. En cette fin du mois de mars, le binôme a perdu espoir de retrouver les experts en vie et soupçonne déjà son meilleur informateur d’avoir été plus qu’un témoin passif de l’assassinat. Jusqu’ici, Jean Bosco Mukanda ne leur a jamais révélé le lieu où Michael Sharp et Zaida Catalan étaient enterrés. Mais ce jour-là, le message qui arrive sur leur téléphone leur offre une nouvelle piste :  l’arrestation d’un « garçon milicien », Marcel Tshibue Bibomba, qui pourrait, selon Jean Bosco Mukanda, les conduire jusqu’aux corps de leurs deux collègues.

Treize minutes après le SMS de M. Mukanda, l’équipe reçoit un appel du capitaine « Jobe Bayiranga (en phonétique), commandant en second du 53ème bataillon FARDC basé à Bunkonde [qui] dépend de la 5ème Brigade ». Le capitaine Jove Balianga, de son vrai nom, est avec l’empressé Jean Bosco Mukanda. L’officier congolais lui passe son téléphone. M. Mukanda raconte alors aux enquêteurs onusiens avoir enfin obtenu des précisions sur le lieu où les experts sont enterrés. Cet appel est consigné dans les « Congo Files » auxquels RFI, Le Monde, Foreign Policy, Süddeutsche Zeitung et la télévision suédoise SVT ont eu accès. Ces milliers de pages de documents confidentiels de l’ONU révèlent les démarches entreprises et les entraves subies dans les enquêtes de l’ONU entourant la mort de l’Américain Michael Sharp et de la Suédo-Chilienne Zaida Catalan.

Retarder la découverte de la scène du crime ?

Les enquêteurs dépêchés par la Monusco mettront plus de quinze jours à retrouver les corps de leurs deux collègues, faute d’une carte à jour, noyés sous un flot incessant d’informations contradictoires. Pourtant l’ONU a très vite su que les deux enquêteurs du Conseil de sécurité avaient disparu en ce 12 mars 2017 sur la route de Bunkonde.

Quelques heures après le premier message d’alerte, le lundi 13 à 8h56, le chef du bureau de l’ONU à Kananga envoie un « flash report » donnant pour mort Michael Sharp et Zaida Catalan : « Ils auraient été tués par des présumés miliciens dans la région de Bunkonde, territoire de Dibaya ». Il mentionne même Moyo Musuila, la petite localité près de laquelle les corps seront finalement retrouvés.

Si le 13 mars au matin, à Kananga, le sort des experts semble certain, dans les jours qui suivent, plusieurs sources démentent à l’ONU la mort de Michael Sharp et Zaida Catalan. Parmi elles, il y a un certain Pascal Mutombo, qui se présente comme le frère d’un prêtre de Bunkonde. C’est grâce à lui que la Monusco mettra la main sur « Patrick Alpha » et

Parmi ces sources également, les capitaines Balianga et Mbwara, les deux officiers basés à Bunkonde qui sont en contact quasi quotidien avec Jean Bosco Mukanda et ne font pas mystère de leur collaboration avec lui. Le capitaine Jove Balianga est même l’une des premières personnes que l’ancien chef de milice, , a prévenu dans les minutes qui ont suivi la mort des deux enquêteurs du Conseil de sécurité de l’ONU.

La carte des différentes missions de reconnaissance menées par la la force de l'ONU en RDC entre le 13 et 20 mars à la recherche des experts qui ne sont alors que portés disparus. © CongoFiles/RFI

Le 16 mars 2017, la Monusco est bien décidée à dépêcher, en plus de casques bleus uruguayens trop peu nombreux pour mener les opérations de recherche, un détachement de forces spéciales tanzaniennes, spécialement venues de l’est. Mais les deux officiers congolais en poste à Bunkonde mettent l’ONU en garde : les deux experts « ont été kidnappés, mais ils sont toujours en vie ». Les deux comparses proposent même de mener une mission de reconnaissance pour chercher des « preuves de vie ». « Considérant la mention répétée que les deux experts seraient en vie, tout accroissement de la présence de la Monusco au sol, notamment par le biais de patrouilles dans le secteur où ces derniers seraient potentiellement détenus, pourrait présenter un risque pour leur sécurité », conclut le rapport quotidien de l’équipe de recherche daté du 16 mars.

Vingt-quatre heures plus tard, c’est un complet revirement. Les mêmes officiers confirment que Michael Sharp et Zaida Catalan sont morts, prenant de court leurs interlocuteurs. Ils n'expliquent rien, ils confirment, c’est tout. Et quand le soir même, une patrouille des casques bleus uruguayens arrive enfin dans les environs de Bunkonde, c’est encore sur l’incontournable Jean Bosco Mukanda qu’elle tombe, les villages environnants semblent avoir été désertés.

Les deux officiers de Bunkonde

Les informations livrées par Jean Bosco Mukanda s’avèrent exactes. Les deux corps mal enfouis sont finalement retrouvés. La police des Nations unies (UNPOL) décide de son propre chef d’ouvrir une enquête. Rompue aux procédures, elle se met directement en rapport avec l’officier de police de judiciaire de Bunkonde. Cet entretien, les policiers onusiens le racontent dans leur rapport du 7 avril 2017 : « Ce dernier nous a confirmé (après avoir reçu un coup de fil du capitaine Mbwara) qu’il a auditionné deux éléments [des milices Kamuina Nsapu] qui ont été arrêtés par le dénommé Jean Bosco Mukanda, enseignant à l’école catholique de Bunkonde, en collaboration avec le capitaine Mbwara ». Dans cette note confidentielle, les policiers onusiens expliquent que l’un des deux, le seul qui semblait véritablement lié au dossier, s’est évadé le 2 avril avant que la Monusco n’ait l’autorisation de procéder à son transfert.

À droite, en chemise rose, Jean Bosco Mukanda, le témoin-vedette, témoigne sous les yeux d'Evariste Ilunga dit Beaugars, principal suspect du procès de Kananga. © Capture d'écran

Plus étrange encore, selon l'UNPOL, le président de la société civile locale avait été « invité par le capitaine Jove Balianga » à écouter les confessions du dénommé Marcel Tshibue Bibomba. L’entrevue a eu lieu au quartier général des FARDC à Bunkonde. Devant les militaires, des policiers et Jean Bosco Mukanda, le détenu débite une histoire qui accrédite la version des autorités congolaises, à savoir que des miliciens sont responsables de cet assassinat.

L’information restera de deuxième main. Le « garçon milicien » ne sera jamais retrouvé. Dans un rapport daté de la mi-mai, après plusieurs entretiens croisés, la police des Nations unies s’agace de l’absence d’enquête sérieuse de la justice militaire congolaise sur les conditions de l’évasion de Marcel Tshibue Bibomba. Le capitaine Mbwara « qui a joué un rôle important dans la supposé évasion » et Jean Bosco Mukanda « qui a participé à sa libération » n’ont jamais été auditionnés. L’ONU devra se contenter de l’arrestation de quatre policiers, seuls blâmés pour l’opportune évasion d’un acteur peut-être clef mais sans contradicteur.

Le capitaine Jove Balianga, chef de poste à Bunkonde, dit faire partie de l’ancienne 5e brigade des FARDC, celle qui était autrefois dirigée par , un officier rendu célèbre pour avoir dénoncé en 2005 l’existence de fosses communes dans l’est du Congo et qui, pour cela, a immédiatement perdu son commandement. Au Kasai, dix ans plus tard, les militaires de la « 5e brigade » ne sont plus considérés comme les héros d’un combat perdu d’avance contre l’impunité.

Les réactions de l'armée, des preuves en image © RFI

Après des années de brassage, cette unité - composée d’un mélange hétéroclite d’anciens de l’armée de Mobutu et de rebelles de l’est qui l’ont renversé - est à son tour soupçonnée d’être responsable de l’apparition des fosses communes dans la zone coutumière du. Ce sont ces mêmes militaires qui le 12 août 2016 partent à l'assaut de sa maison. Ce chef coutumier, Jean Prince Mpandi, sera tué, son corps mutilé, un crime à l’origine du soulèvement populaire qui dépassera les frontières de son royaume et du Kasaï Central.

Depuis, les anciens de la 5e brigade sont soupçonnés de plusieurs massacres, notamment à Mwanza Lomba en décembre 2017 et à Tshimbulu en janvier et février 2017. RFI a pu obtenir six vidéos d’exactions qui leur sont attribuées, toutes tournées par des militaires. Quand le 8 mars 2016, quatre jours avant le meurtre des experts, le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, , réclame une commission d’enquête indépendante, c’est avant tout pour enquêter sur les crimes qui se sont déroulés dans la zone de déploiement de cette unité. Depuis janvier 2017, ces militaires sont soupçonnés d’avoir tiré à coups de lance-roquettes sur de présumés miliciens Kamuina Nsapu, des femmes et des enfants pour la plupart, armés pour la plupart de bâtons, de couteaux et de quelques fusils de chasse traditionnels.

Des « armes » saisies par les forces de sécurité congolaises. Capture d’écran d’une vidéo de massacres à Tshimbulu en février 2017 (gauche) et photo postée sur le profil Facebook d’un militaire congolais déployé dans le Grand Kasaï (droite). © DR

L’unité de Nkonko Tshiela

Les policiers onusiens se placent dans les pas des deux experts, ils retracent notamment le trajet qu’ils ont parcouru le jour de l’assassinat. Sur différentes cartes, ils signalent les positions de l’armée par lesquelles Michael Sharp et Zaida Catalan ont nécessairement dû passer. Car le jour du meurtre, les deux experts de l’ONU auraient forcé l’un des barrages de l’armée dans cette même localité de Nkonko Tshiela. Les militaires n’auraient pas engagé de poursuite et n’auraient appris que bien plus tard l’assassinat des enquêteurs du Conseil de sécurité de l’ONU, c’est la version officielle de l’armée congolaise.

Le capitaine Hamuli Baguma, « chef de la position du 2101 régime d’infanterie basé à Nkonko Tshiela » est interrogé par les enquêteurs onusiens. Presque un mois après le meurtre, il leur dit se souvenir du passage des trois motos le matin du 12 mars 2017, sans être en mesure d’en préciser l’heure, deux « Boxer bajaj et une Yamaha, couleurs rouge et bleue » qui transportaient « deux Blancs et un homme noir ». Le capitaine Hamuli Baguma décrit l’équipage à grands renforts de détails, se souvenant même de leurs « petits sacs à dos » qui ne seront jamais retrouvés. Le chef de poste de Nkonko Tshiela dit se rappeler même de quatre motards qui seraient passés quelques temps après les experts. Mais il dément toute velléité de poursuites. Le capitaine Hamuli assure que lui et ses quinze soldats n’avaient pas de moyens de déplacement. « C’est une position statique », insiste l’officier congolais. Ce dernier jure que jusqu’à Bunkonde, la route est entièrement contrôlé par les miliciens Kamuina Nsapu.

Cette version est d’autant plus surprenante pour l'UNPOL que trois jours après le meurtre, une mission, composée de policiers onusiens et de membres de la section des droits de l’homme, avait tenté d’emprunter la même route que celle des experts. Les enquêteurs de l’ONU qui cherchaient à confirmer l’existence de fosses communes ont tous, ou presque, rapporté des entraves, actes d’intimidation, menaces ou même mises en joue de la part des militaires déployés à proximité. La mission de Nkonko n’avait pas fait exception. Les policiers onusiens rapportent dans leur note confidentielle du 17 avril 2016 que le convoi de l’ONU a été « bloqué dans ses enquêtes sur les fosses communes par du personnel militaire près de l’école des officiers FARDC » de Nkonko qui serait « le site d’enfouissement des victimes des affrontements à Tshikaji de novembre 2016 ».

Les enquêteurs des Nations unies identifient les positions FARDC et les lieux des fosses communes sur la route empruntée par les experts. © Congo Files/RFI

L'UNPOL remet le sujet sur la table dans sa note confidentielle du 3 mai 2017. Les policiers onusiens s’étonnent ouvertement de l’attitude que l’armée congolaise prétend avoir adoptée : « Pourquoi les militaires ont-ils essayé d’arrêter les trois motos le 12 mars (...) ? Mais elles continuent ensuite dans une zone Kamuina Nsapu, les experts sont tués et rien n’est fait ? »  Entre mars et septembre 2017, les équipes d’enquête de la Monusco qui se sont succédé notent plusieurs faits troublants dans les agissements d’un groupe d’officiers autour de la date fatidique du 12 mars.

Avant même que l’ONU n’ait eu la certitude que ces experts avaient été tués, un haut gradé de l’armée congolaise avait partagé mi-mars ses doutes, il avait « suggéré de regarder du côté des FARDC et de l’ANR comme de possibles causes de la disparition de nos collègues ». Mais ce jour-là, les enquêteurs des Nations unies prennent leur distance avec les informations fournies. Ils précisent que « tout n’est peut-être pas juste, qu’il s’agit d’une seule source ». « Sans avoir présenté des preuves de ce qu’il avançait », cette gorge profonde signale des mouvements suspects parmi certains responsables des forces et services de sécurité, le week-end du meurtre, comme la disparition du « Colonel Safari et de ses escortes » alors en poste à Kananga.

Pour étayer son propos, cette source haut placée va rappeler quelques faits à ses interlocuteurs onusiens : l’unité sous commandement du colonel Safari n’est pas inconnue du système onusien. Ce sont les hommes du , accusé de complicité avec la rébellion du M23. En février 2013, dans l’est du Congo, ces mêmes militaires avaient orchestré

L’ONU avait appuyé les enquêtes de la justice militaire congolaise, mais les principaux responsables de la tuerie n’ont jamais été arrêtés. Ils avaient juste été déplacés loin de la frontière dans les Kasaï pour éviter toute trahison au profit des rebelles et de leur parrain rwandais. A l’époque, le groupe d’experts de l’ONU avait été le seul à nommer publiquement les officiers impliqués, sans parvenir à obtenir des sanctions à leur encontre. Ce sont ces mêmes officiers et leurs frères d’armes du 812e qui étaient déployés sur la route entre Kananga et le lieu où Michael Sharp et Zaida Catalan seront finalement tués.

Un black-out le jour du meurtre

Le dimanche 12 mars 2017, entre 12h06 et 16h49, Michael Sharp, Zaida Catalan et leurs trois accompagnateurs congolais connus ne passent aucun appel, ils sont tués peu après. Pour la justice militaire congolaise, ces cinq heures incommunicado représentent le temps que les experts ont passé entre les mains de miliciens insurgés Kamuina Nsapu qui les auraient dépouillés, privés de leurs moyens de communications. Pourtant, l’experte suédoise lance un appel à l’aide à 16h49, elle a bel et bien toujours l’un de ses portables en main.

Les experts de l’ONU ne sont pas les seuls à disparaître des réseaux de communication. Fait inhabituel révélé par les « Congo Files », plusieurs officiers FARDC ne communiquent plus sur leurs numéros officiels, certains pour quelques heures, d’autres pour quelques jours. Quarante-huit heures avant l’assassinat, le colonel Safari, dont l’absence de Kananga avait été signalée par la gorge profonde de l’ONU, a éteint son portable, il ne le rallume qu’une semaine plus tard dans une autre province.

Si le capitaine Hamuli Baguma, chef de la position FARDC de Nkonko n’est pas en mesure de préciser l’heure à laquelle Michael Sharp et Zaida Catalan ont forcé son barrage, il cesse toute communication après un dernier SMS à 11h53. Son collègue, le capitaine Mbwara de la position voisine de Bunkonde disparaît des « fadettes » toute la matinée, il n’échange qu’à l’heure où les experts sont kidnappés et est à nouveau injoignable à partir de 13h41. Les deux officiers retrouvent une activité téléphonique quelques minutes après le meurtre, respectivement à 17h10 et 17h19. C’est également le cas pour Jean Bosco Mukanda. L’ancien chef de milice, reconverti en informateur de l’armée, plutôt volubile, disparaît pendant plusieurs heures des réseaux en ce dimanche 12 mars 2017. Il ne rallume ses différents portables que pour diffuser largement la macabre nouvelle de l’assassinat de deux Blancs par les sanguinaires milices Kamuina Nsapu.

Dans les « fadettes » obtenues par l’ONU, il y a d’autres détails plus troublants encore. Le lendemain du meurtre, le 13 mars, la carte SIM du présumé interprète des experts, Betu Tshintela, est réactivée, insérée dans un nouveau portable. Son numéro échange avec un certain Cris Tambwe. A ce moment-là, les policiers onusiens ont un lièvre bien plus gros à lever et ne réalisent pas immédiatement qu’il s’agit d’un colonel de l’armée. Grâce à l’analyse des « fadettes », un autre haut-gradé est entré dans leur collimateur. Jean de Dieu Mambweni est identifié comme « l’intermédiaire entre les experts et leur interprète » qui, apprend-on quelques jours plus tard, est « un ancien agent de renseignements ».

© Congo Files/RFI

Le colonel Mambweni est en contact avec l’incontournable Jean Bosco Mukanda, ils se parlent le jour de l’arrivée des experts à Kananga, ils auront des contacts plus régulièrement encore après leur mort. Dans sa note confidentielle du 3 juin 2017, l'UNPOL raconte une anecdote insolite sur la relation qu’entretiennent l’officier et l’ancien milicien : « Le magistrat militaire a décidé de relâcher Jean Bosco Mukanda, il dit avoir appelé le colonel Mambweni de la 21e région militaire pour qu’il envoie une Jeep pour aider Jean Bosco à retourner à Bunkonde ». Le magistrat instructeur justifie sa décision par l’insécurité qui prévaut sur la route. La veille, il avait assuré aux mêmes enquêteurs de l’ONU qu’il avait « reçu des instructions de sa hiérarchie pour arrêter Jean Bosco sans qu’aucune charge ne soit retenue ». En avril 2017, Jean Bosco Mukanda avait déjà été arrêté et libéré. La Monusco n’avait pas reçu plus d’explications la première fois.

Devant le 18 octobre 2018, le colonel Mambweni a assuré ne rien savoir du projet des experts de se rendre dans la région de Bunkonde. En décembre 2017, lors d’un entretien exclusif accordé à RFI et l’agence de presse Reuters, le même colonel avait pourtant expliqué par le menu qu’il avait mis les experts en relation avec un policier qui avait parlé de « caches d’armes » dans la région de Bunkonde. Ils étaient « obsédés » par l’idée de se rendre dans cette zone, avait même confié ce colonel, avant d’assurer ne rien savoir des évènements de mars 2017.

A la barre, Jean de Dieu Mambweni a également juré être sur la route de Tshikapa, sans réseau et sans batterie, le jour du meurtre. A en croire ses « fadettes », ce colonel était pourtant bel et bien à Kananga en ce dimanche 12 mars 2017, plutôt bavard sur ses deux numéros connus. Au moment où le vice-Premier ministre en charge de l’intérieur atterrit à Kananga et que tous les cadres civils et militaires sont réunis à l’aéroport pour l’accueillir, l’un des téléphones du colonel Mambweni accroche le signal de l’antenne-relais de Nkonko 1. Il est 17h25 précisément. Une demi-heure plus tôt, à 16h49, c’est l’antenne-relais voisine, Nkonko 2, que Zaida Catalan tente d’alerter sa soeur Elisabeth Morseby. En vain, quelques minutes plus tard, l’experte suédoise et son collègue américain sont assassinés.

Toute la série sur

►Retrouvez le cinquième et dernier volet de cette enquête le 1er décembre 2018 à 17h TU sur

DROIT DE REPONSE

Cette enquête a nécessité presque deux ans d’investigations pour tenter de comprendre les conditions dans lesquelles les deux experts onusiens, Michael Sharp et Zaida Catalan ont été assassinés.

Le procès ouvert le 5 juin 2017 à Kananga est toujours en cours. Il a été suspendu 10 mois sur demande du secrétariat général de l’ONU. Le procureur canadien Robert Petit a été nommé pour soutenir l’enquête judiciaire congolaise.

  • Le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mendé, appelle les Nations unies à transmettre toutes leurs informations, y compris relatives à des agents de l’Etat, à la justice militaire congolaise. “C’est parce que nous savons que des membres du personnel de l’Etat sont capables de poser des actes attentatoires aux lois que nous avons institué la justice militaire”, ajoute-t-il. Il dément en revanche toute responsabilité de l’Etat congolais : “La responsabilité pénale est individuelle”
  • L’auditeur général de l’armée, Timothée Mukuntu, dit ne pas avoir eu connaissance du dossier d’enquête de la police des Nations Unies. Il dément toute entrave de la justice militaire, mais reconnaît “une certaine lenteur mais pas de volonté d’entraver quoi que ce soit”.
  • L’un des porte-paroles du secrétaire général de l’ONU assure qu’Antonio Guterres a fait “tout ce qui était en son pouvoir” pour que justice soit rendue. Selon Stéphane Dujarric, “l’ONU ne peut qu’offrir son assistance ou, en cas de réticence d’un Etat membre, user de tous les outils diplomatiques et politiques pour persuader les autorités de faire le bon choix”.
  • L’ancien numéro 1 du comité d’enquête de l’ONU, Gregory Starr, assure “n’avoir voulu protéger personne”, il rappelle que ce comité n’était qu’une enquête administrative et pas une enquête criminelle.
  • Le présumé interprète des experts et ancien agent de l’Agence Nationale des Renseignements (ANR), Betu Tshintela, est donné pour mort par les autorités congolaises. La Monusco dit toujours rechercher son corps.
  • Le principal témoin, l’ancien chef de milice et enseignant, Jean Bosco Mukanda, a finalement été inculpé en septembre 2018, un an après les premières révélations de RFI.
  • Les deux inspecteurs de la Direction générale des Migrations et anciens collaborateurs de l’Agence Nationale des Renseignements, José Tshibuabua et Thomas Nkashama, ont été arrêtés depuis novembre 2017. Ils ne sont inculpés jusqu’à présent que pour le meurtre des quatre accompagnateurs congolais de Michael Sharp et Zaida Catalan. Ils ont comparu pour la première fois quelques jours avant la publication de cette enquête.
  • Le colonel Jean de Dieu Mambweni était indisponible pour répondre aux questions de RFI, mais lors d’une précédent entretien le 1er décembre 2017, il avait assuré n’avoir eu aucun contact avec les experts de l’ONU lors de leur dernier séjour à Kananga. Le colonel Mambweni avait également juré ne rien savoir du meurtre.
  • Le colonel François Muhire, les capitaines Balianga, Mbwara, Hamuli sont restés indisponibles pour répondre aux questions de RFI.
  • Sollicité par RFI, le colonel Isaac Safari a expliqué qu’il avait reçu le 9 mars 2017 l’ordre de se rendre à Lusambo dans la province du Sankuru. Il assure ne jamais avoir rencontré Michael Sharp et Zaida Catalan. Ce colonel dit avoir dû marcher à pied “dans une épaisse forêt” pendant six jours pour se rendre dans sa zone de déploiement, ce qui explique, selon lui, qu’il ait été injoignable.

 

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